Image linked to donate page Image linked to Countering the Militarisation of Youth website (external link) Image linked to webshop

Connexion utilisateur

Interface language

Diaspora link
Facebook link link
Twitter link
 

En Turquie, l'école est envahie par l'armée

par Serdar M. Değirmencioğlu

Les écoles sont un terrain propice à la militarisation : une audience soumise, une mission étendue, une structure hiérarchique, et un écart de pouvoir clair entre les étudiant/e/s et les professionnel/le/s. On peut aisément transformer des écoles en institutions paramilitaires.
Le militarisme n'est pas transmis ou entretenu directement par l'armée. Ce sont plutôt les écoles, et les autres institutions civiles, qui laissent pénétrer la militarisation dans les pratiques quotidiennes et dans les systèmes de croyance. Contrairement au service militaire obligatoire, la systématisation de l'école est très importante et elle dure : la scolarité obligatoire s'étend quasiment partout à presque tous les enfants (filles comme garçons), et ce pendant de longues années. L'école peut distiller la militarisation dès le plus jeune âge, cinq ou six ans.

L'école comme camp d'entrainement

Un établissement scolaire type comporte les éléments de la militarisation : la domination, la soumission, la discipline et la violence. La violence envers les étudiant/e/s produit de la violence entre les étudiant/e/s, et cette dernière est utilisée pour justifier la violence institutionnelle de type militariste.
Une école ordinaire en Turquie propose un large spectre d'expériences militaristes. Certaines paraissent moins relever de la militarisation que d'autres mais elles forment un ensemble qui engendre un climat militariste. La vie scolaire se doit d'être ordonnée et disciplinée : les étudiant/e/s sont censé/e/s suivre des règles et des routines aux caractéristiques militaires. Celles et ceux qui ne s'y conforment pas s'attirent des ennuis.
La journée d'école débute par un rassemblement en dehors de l'établissement. Les étudiant/e/s ne se contentent pas d'entrer ; les élèves de chaque classe forment une ligne ou un rang et doivent attendre leur tour pour s'introduire dans l'école. Cette pratique est justifiée le plus simplement du monde : les écoles étant surpeuplées, les élèves doivent être canalisé/e/s pour éviter le chaos.
Dans l'enceinte scolaire, les drapeaux et autres symboles nationalistes fleurissent partout. Les rois et leurs conquêtes sont glorifiés sur les murs. Les commémorations sont courantes et concernent des victoires militaires ou sont exécutées dans un style militaire. Une école ordinaire a peu d'espace pour rappeler aux étudiant/e/s la paix, la nonviolence et leur jeunesse.
Une jeune fille chante l'hymne national en uniforme pour la journée des enfants (23 avril 2008)Une jeune fille chante l'hymne national en uniforme pour la journée des enfants (23 avril 2008)
Les cours d'éducation physique sont l'espace d'apprentissage de l'ordre militaire : former un rang, marcher à l'unisson, etc. Dès le plus jeune âge, les élèves apprennent à se mettre au garde à vous dès qu'il en est fait appel. Un élève moyen se met au garde à vous un nombre incalculable de fois au cours de sa scolarité, en primaire comme au secondaire.
Les élèves sont comme des soldats d'infanterie. Ils et elles peuvent être au repos en l'absence d'adultes mais ils doivent le respect, lequel commence par la soumission. Les étudiant/e/s doivent se lever à l'entrée d'un/e enseignant/e. Les programmes insistent sur les devoirs et les obligations bien plus que sur les droits et les libertés. Aujourd'hui, les programmes sont, de manière générale, moins nationalistes et discriminatoires mais les pratiques quotidiennes ont encore de beaux jours devant elles.

Les cérémonies et l'uniforme

Les cérémonies représentent un élément important de la militarisation. Les cérémonies à l'école sont une aide précieuse à son expansion. En Turquie, la semaine d'école débute et se termine avec une cérémonie. À la cérémonie d'ouverture, le drapeau est levé et l'hymne national est chanté. Aux yeux des nationalistes, ce rituel est sacré. Chacun/e doit se tenir au garde-à-vous, les élèves sont souvent réprimandé/e/s, humilié/e/s ou puni/e/s pour manquement à la solennité de la cérémonie. À l’école primaire, chaque journée débute par un serment nationaliste archaïque.
Les étudiant/e/s sont aussi censé/e/s participer à certaines cérémonies en dehors de l’école. À diverses occasions, il est demandé aux élèves de porter l’uniforme et les armes. Au cours de la semaine de la police, il n’est pas rare de voir des enfants porter l’uniforme policier. Lors de la journée de l’Enfance, le 23 avril, a lieu l’évènement le plus conflictuel. Dans chaque ville, est organisée une manifestation officielle très militariste dans un stade. Le degré de militarisation dépend de la ville et du climat politique du pays.

En temps de guerre

La militarisation se nourrit de conflits. Le conflit ouvert étant le préférable puisqu’il justifie la machine de guerre. Si le culte du martyr est ancré dans la tradition et propagé dans les écoles, les blessures peuvent aussi alimenter le militarisme.
La République turque a été fondée après la Guerre de libération, et le culte du martyr est un élément de l’idéologie nationaliste depuis lors. Avec le temps, ce culte est devenu un outil pour légitimer les forces armées. Il forme aujourd’hui un outil pervers aux mains des politiciens qui veulent justifier la violence et son issue naturelle, la mort. Les écoles y participent, elles aussi.
L’appareil étatique combat le PKK (Parti des travailleurs et travailleuses kurdes) depuis le milieu des années 80. Alors que les corps sans vie s’empilaient, le culte du martyr fut utilisé pour glorifier la mort et, de ce fait, pour légitimer la poursuite des violences. Au cours de la dernière décennie, des campagnes de grande envergure ont été lancé auprès de l’opinion publique pour alimenter le nationalisme. L’une d’elle fut l’effort coordonné pour la commémoration de la Bataille de Gallipoli, souvent appelée en Turquie : Victoire de Çanakkale. Cette bataille ne fut pas une bataille ordinaire. Ce fut une guerre d’usure dans laquelle des milliers de soldats de part et d’autre ont du endurer des conditions extrêmes pendant des mois. Nombreux sont ceux qui moururent de faim, de maladie ou en tombant dans les tranchées à ciel ouvert qui faisaient office de toilettes. Mais les commémorations se focalisèrent sur le culte du martyr et la victoire.
Pièce de théâtre scolaire en commémoration de la bataille de GallipoliPièce de théâtre scolaire en commémoration de la bataille de Gallipoli
Des cérémonies militaristes scolaires ont été organisées le jour anniversaire de la victoire (18 mars 1915). De nombreuses écoles ont organisé un voyage scolaire pour Gelibolu (Gallipoli) pour célébrer la victoire et rendre hommage aux martyrs. Cela est vite devenu un pèlerinage continuel. Un nombre considérable d’étudiant/e/s et d’adultes ont été emmené/e/s à Gelibolu. Le message était clair : nous sommes une nation puissante et même les plus grandes puissances ne peuvent pas nous conquérir. Nous sommes prêts à combattre et à mourir si nécessaire.
Les efforts pour capter l’opinion publique se poursuivent. Lors d’une manifestation à Mersin, en mars 2005, deux jeunes ont brandi un drapeau avant de rapidement le détruire. Cela fut décrit par les médias comme une profanation du drapeau turque par des Kurdes. Il fut avéré que c’était un coup monté mais le scénario avait eu l’effet escompté. Des drapeaux ont commencé à apparaître partout, y compris dans les écoles. Et celles-ci furent pénétrées d’une nouvelle vague de signaux nationalistes et militaristes. Deux années plus tard, une nouvelle commémoration fut instituée : celle de la journée de l’adoption de l’hymne national en 1921. Ainsi, une commémoration à teneur militariste se tient dans chaque école les 12 mars.
Les efforts coordonnés pour glorifier le martyr et alimenter le nationalisme se poursuivent. Ces dernières années, des commémorations ont se sont tenus pour célébrer les martyrs de la bataille de Sarıkamış (décembre 1914 – janvier 1915), une autre guerre d’usure.

Idées préconçues

Brochure d'une école privée - les garçons en uniforme militaire et les fille en robe-drapeaux (en haut à gauche)Brochure d'une école privée - les garçons en uniforme militaire et les fille en robe-drapeaux (en haut à gauche)

Les écoles privées en Turquie sont souvent décrites comme des écoles modèles. Celles-ci ne sont pas contrôlées par l’État et elle sont considérée de ce fait comme moins militaristes. Cela n’est assurément pas vrai. De nombreuses écoles privées organisent aussi des pélerinage a Gelibolu. Une école privée très huppée à Bodrum a organisé un évènement où les enfants de maternelle étaient vêtus d’uniforme militaires ou de robes-drapeau.
Cérémonie au Mont ErciyesCérémonie au Mont Erciyes L’an dernier, une école privée de Kayseri a organisé un voyage scolaire spécifique au Mont Erciyes, où les étudiant/e/s en uniforme ont rejoué une bataille pendant une tempête de neige. Les autorités locales (éducatives, policières et and militaires) comme les média étaient présents. Étaient aussi invités le réalisateur et l’acteur principal d’un film glorifiant les enfants martyrs. Les enfants y pourvoient les troupes en munition au cours de la première Guerre mondiale pour ensuite mourir de froid dans le blizzard.
L’équivalent du recteur d’académie était très heureux. Il a trouvé que la cérémonie avait appris aux enfants « l’amour du pays, du drapeau et de la nation ».

Que se cache-t-il derrière un nom ?

Le militarisme surfe sur la haine. Les lieux publics peuvent être utilisés pour marquer un conflit et distiller dans la vie quotidienne des informations qui rappelle à chacun/e le conflit et la haine. Les institutions sont au centre de la vie publique et les écoles peuvent servir à marquer le conflit et à servir pour perpétuer la haine et la violence.
C’est exactement ce qui s’est passé en Turquie. De nombreuses écoles portent aujourd’hui le nom d’un martyr. Cette transformation des écoles en pierre tombales fut brutale : le pays en est maintenant recouvert. D’autres lieux publics comme les parcs et institutions, des centres de soin par exemple sont aussi devenue la cible de ce type de militarisation.
École nommée d’après un martyr de la cause turque à Bayrakli, Izmir.École nommée d’après un martyr de la cause turque à Bayrakli, Izmir.
Certains noms d’école défient l’imagination : École primaire des Martyrs ou École primaire des enseignants Martyrs. Dans certains cas, le nom d’écoles déjà existantes a changé. Par exemple, le rectorat de la province de Kars a modifié le nom de sept écoles de village sur une simple décision. Alors que les écoles portaient le nom du village où elles se trouvaient, celles-ci portent aujourd’hui un nom n’ayant rien à voir avec le village ou la région. Elles sont devenues des lieux marquant une guerre sans fin.

Et maintenant ?

Écrit sur le front : « Je suis aussi une soldat »Écrit sur le front : « Je suis aussi une soldat »
Les écoles peuvent faire des merveilles pour la jeunesse, mais aussi l’exact contraire. Cela dépend entièrement du type d’éducation qui est jugée appropriée. En Turquie, le militarisme est une composante importante du nationalisme qui a contaminé les écoles. Bien des étudiant/e/s résistent à ces pratiques qu’ils et elles considèrent stupides et injustifiées mais la plupart est influencée tant par le nationalisme que le militarisme. L’opposition civile au nationalisme et à la militarisation des écoles va croissant mais on peut à juste titre indiquer qu’il est encore loin le jour où le militarisme sera refoulé des écoles.

Pour entrer en contact avec l'auteur, Serdar M. Değirmencioğlu : serdardegirmencioglu [at] @gmail.com