Qu’est-ce qui fait d’une campagne une campagne non-violente?

Article du Broken Rifle No 75, September 2007 aussi paru dans la première édition du Manuel pour les campagnes non-violentes (Handbook for Nonviolent Campaigns).

Joanne Sheehan

Une campagne consiste en une série d’activités et d’actions connexes menées sur une certaine période de temps en vue d’atteindre des objectifs particuliers énoncés. Les campagnes sont initiées par des groupes de personnes partageant une vision et perspective communes qui identifient les objectifs à atteindre et entament un processus de recherche, d’apprentissage et de formation qui renforce et accroît le nombre de participants à s’engager dans ces activités et actions.

Les manifestations seules ne peuvent pas arrêter une guerre ou corriger une injustice profonde. Face aux horreurs de ce monde, il est facile de se laisser emporter, même de manière non-violente : se lancer brusquement dans l’action ou dans une activité sans prendre de recul ni regarder de l’avant. Trop souvent, les groupes passent directement de l’identification d’un problème à l’adoption d’une stratégie. Ou alors, au contraire, on souffre de la « paralysie de l’analyse », on éduque les autres et soi-même mais sans jamais agir et, par conséquent, sans atteindre ses objectifs. Le pouvoir d’une campagne non-violente provient de l’accumulation créative de tactiques, d’une pensée stratégique et d’un engagement de la part des participants.

Qu’est-ce qui fait d’une campagne, une campagne non-violente ?

La plupart des étapes de base des campagnes sont similaires, qu’elles soient ou non, non-violentes. D’un point de vue stratégique, tous les organisateurs de campagnes doivent rechercher et collecter de l’information, participer à l’enseignement et aux programmes de formation, et développer une stratégie qui inclut de multiples tactiques afin d’atteindre leur objectif. Dès lors, qu’est-ce qui distingue les campagnes dites « non-violentes » ? Il s’agit certainement de plus que du simple fait qu’elles ne soient pas violentes.

Beaucoup d’organisations, de campagnes et de leaders de mouvements non-violents ont élaboré une déclaration de leurs principes non-violents de façon à expliquer leur approche. La Déclaration des Principes de l’IRG décrit ce qu’adhérer à la non-violence signifie :

« La non-violence peut associer la résistance active, dont la désobéissance civile, avec le dialogue : elle peut associer la non-coopération – le retrait du soutien à un système d’oppression – avec un travail constructif visant à la construction d’alternatives.

Comme moyen de s’impliquer dans un conflit, la non-violence cherche parfois à apporter la réconciliation: à renforcer le tissu social, émanciper la population située au bas de l’échelle sociale, et inclure des personnes de différents bords dans la quête de solution. Même quand de tels objectifs ne peuvent être atteints de manière immédiate, la non-violence nous permet de rester fermes dans notre détermination à ne pas nuire à autrui. »

En écrivant sur le sujet des campagnes non-violentes pour le Manuel pour l’Action Non-violente de l’IRG, j’ai trouvé une multitude de descriptions de ce que sont les campagnes non-violentes : il s’agit souvent d’un mélange de principes non-violents et de stratégies communes. La liste suivante est destinée à identifier les principes particuliers et spécifiques à la campagne non-violente. Tandis que l’on peut rencontrer certains de ces principes dans des campagnes qui ne s’identifient pas comme non-violentes, la combinaison de ces principes est ce qui fait d’une campagne, une campagne non-violente.

Principes de l’Action non-violente

Nous reconnaissons la valeur de chaque individu. Il est fondamental de reconnaître la dignité et l’humanité de soi et d’autrui. Nous refusons de maltraiter notre opposant comme un ennemi.

Nous reconnaissons que nous détenons tous une part de la vérité; personne ne la détient en entier. Personne n’a entièrement « raison » ou entièrement « tort ». Les réunions d’information, la formation et les actions de notre campagne doivent refléter cela.

Nos actions sont ouvertes à tout le monde – il n’y a pas de restriction quant au sexe, à l’âge, aux capacités, etc. Nous devons être attentifs à rester ouverts à la pleine participation de chacun et à ne pas reproduire les discriminations existantes au sein de la société. Nous acceptons de souffrir mais non de causer de la souffrance à autrui. Accepter la souffrance est à la fois un principe fondé sur la valeur de chacun et une stratégie qui attire l’attention sur notre engagement et notre cause. Nous ne répondrons pas agressivement en cas d’attaque. Nous reconnaissons que la prison peut être une conséquence de nos actions ; remplir les prisons peut aussi faire part d’une stratégie.

Nos moyens (comportements, actions) sont cohérents avec nos objectifs (d’affirmer la vie, de s’opposer à l’oppression, de chercher justice, et de valoriser tout un chacun). Notre stratégie doit être basée sur ce principe et nous ne pouvons pas justifier une « victoire » obtenue via des méthodes violentes, coercitives ou trompeuses.

Croyant en la force transformatrice de la non-violence, nous préférons la conversion à la coercition. Nous travaillons pour des solutions de type gagnant-gagnant. L’association entre notre respect pour les droits de l’Homme vis-à-vis de nos opposants et notre objection face à leur violation de nos propres droits peuvent les faire réagir. Nos actions mettent l’accent sur l’ouverture pour promouvoir la communication et les processus démocratiques. Nous travaillons pour des processus qui promeuvent le pouvoir partagé avec les autres plutôt que le pouvoir imposé aux autres. L’émancipation de toutes les personnes impliquées dans la campagne est cruciale. Nous promouvons les structures démocratiques (internes et externes) afin d’accroître l’autonomie.

Nous respectons la règle de s’accorder sur les directives et la préparation nécessaires avant d’agir. Revenant au Code de discipline élaboré par Gandhi dans les années 1930, beaucoup de campagnes ont élaboré des « directives non-violentes » auxquelles tous les participants se doivent d’adhérer. Pour s’assurer que celles-ci sont bien suivies, les participants peuvent être encouragés à suivre des formations en non-violence ou à participer à des orientations.

Les « directives non-violentes » ne sont pas identiques aux principes non-violents. Il s’agit d’accords sur la façon dont les participants doivent se comporter lors d’une action. Elles peuvent être annoncées en des termes très pratiques (« Nous ne porterons aucune arme ») ou plus philosophiques (« Nous nous réunirons d’une manière qui reflète le monde que nous choisissons de créer »)

Dans chaque campagne non-violente, il y a des personnes avec des niveaux variés d’engagement dans la non-violence. Les directives non-violentes énoncent clairement ce qui est attendu des participants et met en place un esprit non-violent en vue d’une action. Au cours d’une action, une foule peut changer de ton et évoluer vers l’abus verbal et même la violence. Des personnes infiltrées peuvent tenter de discréditer le groupe en poussant les participants à réagir de manière violente. Les accords non-violents et la formation en non-violence peuvent faciliter la participation non-violente d’un grand nombre de personnes à une campagne, même s’ils ont peu d’expérience dans ce domaine. Au-delà de la façon dont les organisateurs sont engagés dans les principes de l’action non-violente et de la qualité de la stratégie de la campagne, il est crucial pour les participants à des manifestations et à des actions de désobéissance civile de refléter les principes de non-violence de façon à ce que la campagne soit réellement non-violente.

Une campagne non-violente mène à l’émancipation. Elle doit être personnellement émancipatrice – et permettre de découvrir et exercer sa propre force contre l’oppression, l’exclusion et la violence, et de s’engager pour la paix et les droits de l’Homme. Les groupes menant une campagne développent un pouvoir collectif tout en apprenant, au cours de celle-ci, à devenir de bons organisateurs et stratèges politiques. La multiplicité des campagnes peuvent nous guider vers l’émancipation sociale qui conduit à la transformation sociale que nous nous employons à mettre en œuvre. Nous devons considérer tous les aspects de ce processus d’émancipation sociale non-violente dans notre formation et notre organisation : l’émancipation personnelle, le pouvoir communautaire, le pouvoir populaire.

Exemples de directives non-violentes:

Faslane 365: http://www.faslane365.org/fr/display_preview/nonviolence_guidelines

Lakenheath Action Group: http://www.motherearth.org/lakenheathaction/nv.php3

School of the Americas Watch: http://www.soaw.org/article.php?id=1093

Traduction: Eve Tignol