Résister à la répression

Le fusil brisé, décembre 2012, No. 94

Howard Clark

La peur est un sentiment auquel tout mouvement social doit faire face, que ce soit dans un contexte de répression sévère ou dans des sociétés relativement ouvertes. Parlant de la peur sous la dictature de Pinochet, le sociologue chilien Manuel Antonio Garretón a fait référence à deux peurs typiques de l’enfance : la peur du chien qui mord et la peur du noir. La menace particulière que l’on peut voir, évaluer et arriver à gérer, et la menace générale de l’inconnu, d’une pièce où quelque chose de méchant nous attend peut-être. Sous une dictature ou une occupation, la peur est palpable, mais il y a toujours des périodes où, d’une manière ou d’une autre, les gens surmontent cette peur et agissent. Dans des sociétés relativement ouvertes, les peurs ne sont pas forcément aussi évidentes, mais elles sont bien là, contribuant toujours d’une manière ou d’une autre à maintenir obéissance et conformité, à empêcher la remise en question de l’autorité ou, quelques fois, à nous empêcher simplement d’être ce que nous voulons être.

En général, nous pouvons surmonter ces peurs typiques de l’enfance avec l’aide de personnes qui prennent soin de nous, et qui nous accompagnent ou nous aident à trouver ce qu’il faut faire. Et il en va plus ou moins de même pour l’action sociale. En s’unissant et en étant solidaires ou en se préparant personnellement, les individus engagés dans des mouvements sociaux parviennent malgré tout à agir. Lorsque nous sommes motivés et lorsque nous croyons faire ce qui est juste, nous trouvons toujours un moyen d’écarter l a peur. Et nous n’agissons ainsi pas qu’une seule fois dans notre vie, mais de manière répétée, dans diverses situations et face à différentes menaces. Nous contemplons l’exemple que nous donne un autre et nous en tirons des enseignements. Nous ressentons une passion, un espoir ou un désespoir qui « chasse la peur ». Nous trouvons des boucliers, ou nous pouvons parfois nous-mêmes servir de boucliers, nous nous garantissons un peu de protection en nous déplaçant ensemble et nous assurant que des témoins assisteront à une action. Nous conservons « des endroits sûrs », où nous pouvons nous retirer et nous regrouper. Nous trouvons un moyen de retourner la menace contre ceux qui en sont la source, nous « donnons un nom à la violence », gardons trace de la répression et la rendons publique afin d’ébranler la légitimité de ceux qui en sont responsables.

Je dis « nous » car tous les activistes, même ceux qui ne sont pas physiquement en danger, ont des moments de peur et doivent parfois évaluer les risques. Et je dis « nous » car, comme disait Barbara Deming, en écoutant les histoires des uns et des autres, en agissant de manière solidaire et en jouant un rôle dans la dénonciation de la violence et de la brutalité, « nous faisons tous partie les uns des autres ».

La répression seule est faible

Si l’on considère la peur du point de vue de ceux qui sont au pouvoir, personne ne peut régner durablement en ne comptant que sur elle. Même les dictatures et les occupations reposent sur plus que la répression seule ; elles ont besoin de sources de soutien, de l’intérieur ou de l’extérieur. Aujourd’hui, les Palestiniens résistent non seulement à la violence de l’occupation, de la colonisation et de l’expansion israéliennes, mais aussi aux efforts de ceux, qui selon eux, essayent de « normaliser » la situation, c’est-à-dire de cacher le caractère criminel de la politique israélienne derrière le masque de la « normalité ». La dictature de Pinochet au Chili est devenue tristement célèbre pour sa tentative impitoyable d’éradiquer toute opposition organisée. Ce règne de la terreur jetait les bases de l’étape suivante : la répression et la torture allaient continuer mais avec l’apparence de la « normalité » ; la prospérité capitaliste étant présentée comme l’un des effets bénéfiques d’un « gouvernement fort ». Un telle « normalisation » nécessite de céder de l’espace social pour que le peuple puisse s’organiser, ce qui en retour comporte des risques pour le régime, notamment celui de voir émerger de nouvelles formes d’opposition.

La dictature de Pinochet a finalement compté parmi la vingtaine de régimes autoritaires qui, depuis 1979, ont été renversés principalement par des mouvements non armés s’inscrivant dans le « pouvoir populaire ». Ces épisodes n’ont pas été étudiés uniquement par des chercheurs intéressés par la résistance civile mais aussi par le reste des dirigeants autoritaires encore au pouvoir. Ils admettent que l’exercice par l’État d’une répression manifeste est une stratégie à double tranchant. Elle est censée symboliser la force, intimidant les opposants et surtout les opposants potentiels. Cependant, c’est aussi un signe de faiblesse, révélant en particulier l’échec du régime à convaincre la population d’intérioriser les restrictions. Les mesures de répression les plus sévères qu’un État puisse prendre à l’encontre de protestataires non armés, à savoir les massacres, les meurtres et la torture, se révèlent souvent contre-productives. Ce n’est pas automatique, cela nécessite généralement l’action de mouvements afin de créer de nouveaux secteurs ou de nouvelles formes d’opposition. Cela prend souvent du temps et nécessite de la persistance de la part des mouvements. Cependant, le résultat final sera probablement que l’utilisation, par le régime, de la violence contre des protestataires non armés ébranle la légitimité même du régime.

Le visage changeant de la répression

Dans la majeure partie du monde, le temps des dictatures militaires pures est révolu. En Amérique latine, le coup d’état de 2009 au Honduras semble nous avoir fait revenir en arrière, alors que le « coup d’état parlementaire » au Paraguay au mois de juin a lui su conserver son apparence légale : la droite traditionnelle et autoritaire est revenue au pouvoir en manipulant la constitution sans avoir recours à une intervention militaire directe.

La Russie de Poutine est un exemple de la manière dont les dirigeants autoritaires sont devenus plus subtils dans leur manière de gérer la dissidence. La défaite totale de l’opposition aux élections, au niveau national et provincial, a montré le succès des stratégies technocratiques de « gestion de la démocratie » et de renforcement des centres de pouvoir dont le régime dépend. La répression et l’intimidation persistent, mais le phénomène est plus sélectif, et se manifeste en particulier à travers une combinaison d’assassinats de journalistes d’investigation et de pression directe sur les médias. La dissidence est également « canalisée », en particulier dans des « organisations non gouvernementales » contrôlées par le gouvernement, et se retrouve ainsi contenue. Il n’est pas facile de savoir quelle est la place des mesures de répression actuelles dans cela. Peut-être est-ce une question de timing et d’opportunisme. Il faut frapper l’opposition tant qu’elle est faible et faire un exemple des Pussy Riot, un groupe de punk féministe que la majeure partie de la population désapprouve.

Dans les sociétés qui ont une longue tradition de démocratie représentative, les modes de répression changent également. Depuis la déclaration de la « guerre à la terreur », il y a moins de ce que l’on appelait « la tolérance répressive ». De nombreux mouvements se plaignent de la « criminalisation de la protestation ». En effet, la police a souvent ordre de punir les protestataires pour le simple fait de participer à des manifestations, et ce à l’aide de sprays au poivre ou de la technique « d’encerclement », une soi-disant technique de contrôle de la foule qui a été déclarée légale par la Cour de Justice de l’Union Européenne. (La technique d’encerclement, parfois appelée « technique de confinement », consiste à confiner les protestataires dans un espace restreint, avec en général uniquement une sortie mais parfois aucune). Pendant ce temps, dans les manifestations contre l’austérité en Grèce et en Espagne (où je vis), il semble que la police anti-émeute ait le permis de se livrer à la violence plus librement que du temps de la dictature. Les activités « d’agents infiltrés » et de « provocateurs » posent d’autres problèmes aux mouvements.

Devrions-nous voir cette forme de répression comme un signe de faiblesse ? Peut-être. Dans divers pays, les forces de police se plaignent déjà d’être utilisées pour faire le « sale boulot » de l’État, des banques ou de l’industrie nucléaire. La police allemande a, par exemple, été déployée contre les manifestations anti-Castor, afin de s’assurer que les trains de déchets nucléaires parviendraient à Gorleben. De la même manière, le plus grand syndicat de police espagnol condamne l’utilisation des forces de police dans les expulsions.

L’une des clefs de la stratégie non violente est la création de groupes et, à travers eux, de mouvements qui font prendre conscience aux gens de leurs propres sources de pouvoir : le pouvoir de communiquer, d’organiser et de bâtir un soutien, d’ouvrir des espaces sociaux, de refuser ou d’ébranler ce qui est indéfendable et de montrer qu’une autre solution existe. Pour résister à la répression et gérer d’autres peurs, ces groupes ont besoin de solidarité et de membres qui veillent les uns sur les autres. Ils ont aussi besoin d’un esprit d’apprentissage, c’est-à-dire de la flexibilité nécessaire pour s’adapter aux situations changeantes et pour tirer des leçons de leurs propres actions ou des événements qui les touchent. De tels groupes sont alors en mesure de mener des formes efficaces de défi non violent qui se distinguent de la soumission comme de la bravade. Enfin, nous avons tous besoin d’espérer que l’inhumain ne triomphera pas.

Retenu dans un stade de football à Santiago du Chili en 1973, juste avant d’être assassiné, le chanteur Victor Jara a composé son dernier poème : ... Entre ces quatre murs, n'existe qu'un nombre Qui ne progresse pas, Qui bientôt réclamera de plus en plus la mort. Mais soudain ma conscience s'éveille Et je réalise que cette marée n'a pas de battements de cœur, Seulement des pulsations de machines...

Howard Clark (traduit par Marion List)