Brûler ses papiers militaires en Turquie

La Constitution l'appelle le "service à la Patrie" et oblige chaque citoyen turc mâle de plus de vingt ans à prester un service militaire. Cependant, depuis des années et malgré la vigueur des traditions militaires turques, le refus de la conscription est largement répandu.

C'est quasiment officiel: tout le monde peut limiter son service militaire au seul mois de formation de base simplement en payant une "rançon". D'autres tirent avantage du mauvais fonctionnement de la bureaucratie turque ou des sursis comme ceux destinés aux étudiants. D'une façon ou d'une autre, malgré que leur matricule militaire soit inscrit sur leur carte d'identité, les fils de personnes riches ou influentes semblent trouver facilement la possibilité d'éviter le service militaire.

Cependant, depuis décembre 1993, comme le gouvernement turc désire mettre fin à la guerre non déclarée dans le sud-est du pays (le Kurdistan), il s'est attaqué à ses problèmes de "main-d'oeuvre" (sic) militaire. Estimant le nombre des déserteurs et les insoumis à 250 000, il a posé un ultimatum: rejoindre avant le mois de mai, ou subir une peine de prison pouvant aller jusque trois ans, en plus du service militaire. D'après les statistiques officielles, 50 000 seulement se présent rent, et en février 1994, la possibilité de payer la "rançon" (fixée à 10 000 DM) fut limitée aux seuls Turcs vivant à l'étranger. Peu après le service militaire fut allongé de 15 à 18 mois.

Au même moment, le gouvernement ne désirait pas s'attaquer directement au refus déterminé de servir. Les premiers objecteurs à se déclarer publiquement, en 1990, étaient des anarchistes, Tayfun Gönül et Vendat Zencir. Pour Tayfun, "l'objection de conscience est un acte politique, une façon de débattre de l'armée. En Turquie, l'armée, pour des raisons historiques, est un sujet tabou. La Turquie a été créée par des militaires. C'est pourquoi l'utilisation de la force occupe une place importante dans la culture turque. Le mâle domine, les héros de guerre sont des idoles." Maintenant l'armée au-dessus du débat, les autorités ne l'ont pas accusé de refus de servir mais de "tenter de séparer le peuple de son armée" suivant l'article 155 du Code pénal turc. Yayfun et Vendat furent condamnés en 1990.

Ceux-ci se retrouvent tous deux parmi les fondateurs de Savas Karsitlari Dernegi (Association des Résistants à la Guerre) à Izmir en décembre 1992. Les objectifs du groupe sont l'aide aux objecteurs et la sensibilisation du public contre la guerre. A ses débuts, le SKD se lança dans une stratégie de confrontation. Dans le mois de sa création, six de ses membres ont tenu une conférence de presse au cours de laquelle ils déclarèrent leur objection de conscience. Les autorités ne réagirent pas. Le SKD lança alors à Izmir une Journée de la Paix pour le Kurdistan en collaboration avec d'autres associations non-gouvernementales, qui déboucha sur la "Plate-forme pacifiste d'Izmir", une coordination de groupes luttant contre la guerre. En juillet, sans aucune permission, il fut l'hôte de la Rencontre internationale des objecteurs de conscience (ICOM) qui attira des antimilitaristes d'autres régions de Turquie.

Dans ce pays, toutes les associations doivent être enregistrées auprès du gouvernement. En novembre 1993 ce dernier refusa de le faire pour le SKD d'Izmir. Cela ne mis cependant pas fin aux activités de l'association. En février 1994 un nouveau SKD d'Izmir fut lancé avec des statuts remaniés, et s'engagea dans le long processus de l'enregistrement.

A la suite d'une interview télévisée à propos de l'objection de conscience, deux membres du SKD, Aytek Özel et Menderes Meltli furent arrêtés pour avoir enfreint l'article 155, conduisant à une peine d'un an et 15 jours de prison pour Aytek (Menderes a pris le maquis). Au moins dix militants pacifistes, cinq journalistes et le comité d'une des branches de l'Association pour les Droits de l'Homme ont été condamnés d'après l'article 155.

L'affaire la plus importante a suivi la conférence de presse du SKD d'Istanbul. Ce dernier avait été mis sur pied en septembre 1993 avec une orientation nettement différente de celui d'Izmir, étant plus socialiste qu'anarchiste, et centré au départ sur la guerre du Kurdistan et non sur toutes les guerres en général. En mai 1994, deux jours après la Journée internationale des objecteurs de conscience axée sur leur situation en Turquie, et deux jours avant que n'expire l'ultimatum du gouvernement, il a réuni la presse. Le président Arif Hikmet Iyidogan incita les conscrits à ne pas répondre à l'appel et exigea la reconnaissance du droit à l'objection de conscience en Turquie. Osman Murat Ülke apporta le soutien du SKD d'Izmir, et ensuite trois objecteurs déclar rent qu'ils refusaient le service militaire. Tant des membres du SKD que ceux d'une délégation allemande présente sur place furent rapidement arrêtés; le SKD d'Istanbul fut quant à lui déclaré illégal. Arif, Osman, Mehmet Sefa Fersal et Gökhan Demirkiran furent inculpés pour avoir contrevenu à l'article 155.

Détenu pendant plus de deux mois à la prison militaire de Mamak dans l'attente de son procès, Arif fut contraint à porter l'uniforme, mais il refusa de subir l'entra"nement militaire. Cependant, lors d'une audition au tribunal, il enleva son uniforme et déclara qu'il ne deviendrait jamais soldat.

L'affaire connu sa conclusion un an après, le 29 août 1995, lorsqu'Arif fut condamné à six mois, Gökhan à quatre et Mehmet à deux. Osman, n'étant pas parmi les organisateurs, fut acquitté mais conduit sur le champs au bureau de recrutement où on lui ordonna de rejoindre une unité militaire. Au lieu de cela, Osman brûla ses papiers militaires lors d'une conférence de presse, déclarant qu'"il était un objecteur de conscience et non un déserteur."

Durant toute la période de son procès, le SKD d'Izmir a poursuivi une stratégie de non-confrontation, afin de pouvoir se donner une base sûre. Ce qui veut dire construire de solides structures en Turquie, et s'intégrer dans un réseau international; préparer les premiers objecteurs "à traverser l'eau et le feu", et faire en sorte que la notion d'objection de conscience ne puisse pas être récupérée par des groupes prônant la lutte des classes ou une guerre d'indépendance nationale.

L'acte d'Osman marque une nouveau tournant. D'autres le suivront, qui se préparent déjà à se déclarer publiquement et à subir les conséquences de leur objection. Les jours de démission ne sont pas terminés, mais les jours de résistance sont sans aucun doute arrivés.

Traduction : Pierre ARCQ