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Être un observateur

Au début de l’année 2012, j’ai vécu trois mois à Bethléem, dans les territoires palestiniens occupés. J’y étais en tant que membre du Programme d’accompagnateurs œcuménique en Palestine et Israël (EAPPI). Les accompagnateurs œcuméniques (EA) sont des observateurs des droits humains qui cherchent à contrôler et rapporter les violations des droits humains et de la loi humanitaire internationale ; ils offrent une «présence protectrice» (vous en saurez plus sur ce sujet dans quelques instants !) ; s’exposent en solidarité avec les communautés vulnérables ; et font un travail d’avocat. Nous agissons pour construire le respect de la loi internationale et pour en finir avec l’occupation des territoires palestiniens.

Je vais parler de trois types de peurs que j’ai expérimentées comme EA :
1/ La peur physique à proximité de gens portant des armes
2/ La peur que votre travail soit interdit
3/ La peur que vous ne changiez pas les choses, et, en conséquence, comment vous comportez-vous avec les gens en armes ?

Premièrement, il y a la peur qui provient quand on est entouré d’armes (c’est intéressant, quoique peut-être inconfortable, de se rappeler que ces mêmes armes font que d’autres personnes se sentent en sécurité). Cela peut être une peur physique, qui tombe sur votre nuque, votre estomac et de mille autres symptômes.

Je l’ai ressentie en fournissant une « protection par ma présence » : dans les occasions où cela était demandé par les militants locaux Palestiniens ou Israéliens, parce que votre visibilité en tant qu’observateur international était à même de réduire les risques de violences. Faire des photographies, filmer et prendre des notes augmente cette protection, car cela exprime un message : si vous faites quelque chose de mal, quelqu’un vous regarde et cela se retrouvera exposé aux yeux de tout le monde. Certes, cela ne réussit pas toujours – quelques soldats ou des colons israéliens radicaux, qui vivent illégalement dans la bande de Gaza, sont vaccinés contre la critique internationale (comme le sont aussi quelques militants de groupes palestiniens) – mais nous sommes jusqu’à présent invités.

À Bethléem, nous nous servions régulièrement de cette présence aux check points militaires, aux manifestations nonviolentes contre les immeubles de la barrière frontalière, et sur le trajet scolaire – à l’extérieur d’un établissement primaire du village de Tuqu’, où les militaires israéliens inspectaient deux fois par jour les élèves à l’entrée et à la sortie de l’école. Un de mes souvenirs prégnants reste l’image d’être debout au milieu des enfants et des soldats, en marchant vers l’école, autant comme bouclier émotionnel que physique.

Ce qui est préoccupant, c’est à quel point la peur des armes disparait avec l’habitude. Dans une société militarisée, le choc de se trouver proche d’engins qui peuvent tuer des gens reste minuscule, comparé à ce qu’on ressent dans des communautés où on voit rarement les armes.
Cette normalisation m’est arrivée. En voyageant en Israël proprement dit, je remarquais à peine la proéminence des armes. Les visites régulières des autres internationaux qui étaient moins habitués aux témoignages de violence vive – au vu du choc dans leurs yeux quand je leur parlais des enfants pris en ligne de mire dans leurs maisons au milieu de la nuit parce que des militaires voulaient accéder à la terrasse – me remémoraient que ce comportement n’était pas normal, et m’aidait à récupérer mon propre sens du danger. Cela peut devenir banal dans ces circonstances, mais ne doit pas être normal, et certainement jamais humain.

Deuxièmement, il y a la peur de la répression. Des soldats israéliens nous rappellent régulièrement qu’ils n’aiment pas beaucoup les « militants » (une affirmation ironique et en dessous de la vérité). Ils peuvent se comporter avec une extrême agressivité verbale. Les gardes des milices privées employés aux check points se montraient encore plus agressifs. Ils nous éjectaient des check point, nous menaçaient de détention, et confisquaient temporairement nos passeports pour des « contrôles de sécurité ». Travaillant pour une organisation présente dans toute la bande de Gaza, j’étais consciente que mes réactions face aux militaires pouvaient avoir des impacts négatifs sur des gens d’EAPPI partout ailleurs, voire pire, sur des militants palestiniens ou israéliens. Réaliser cela nous rend très prudents.

D’une autre part, quelques soldats étaient courtois et curieux. L’un, né en Russie, me dit combien il s’ennuyait aux check points ; un autre avoua à mon collègue qu’il était un pacifiste de Tel-Aviv, et combien il lui était pénible de faire ce boulot. De tels instants étaient cruciaux pour moi, car ils renforçaient l’humanité des gens à l’intérieur de l’institution militaire.

Enfin, il y a la peur que vous ne serviez à rien. Les internationaux qui offrent de la solidarité sont confrontés le plus souvent aux armes en évidence (celles des militant/e/s israélien/e/s anti-occupation et des palestiniens locaux), mais cet accueil peut devenir insupportable, tant la vie sous l’occupation – vous pouvez l’appeler désespoir total – atteint un haut niveau d’attente et d’irréel.

Tandis que cette peur semble futile, c’est ce qui me tracassait – en faisant faux bond à ces gens – restés dans mes pensées. Le seul moment où je ne me suis pas sentie coupable de partir et de vivre dans l’Europe de la liberté, c’est quand je parle aux autres de ce qui continue à se passer là-bas, parce qu’alors je me sens comme si je contribuais à changer les choses.

Il est important de souligner que j’ai rencontré l’inappréciable solidarité de mes collègues d’EA, aussi bien que de mes amis et de ma famille à mon retour au Royaume-Uni. La plupart des membres du dernier groupe ne savait rien du conflit, quelques uns connaissaient autrement les grands enjeux, tous étaient passionnés et heureux de m’écouter quand j’avais besoin d’en parler. Être en contact avec des personnes extérieures à la situation peut également préserver votre sens de la perspective ; quoique cette situation reste urgente et compulsive, en tant qu’observateur vous avez aussi à faire face à vos responsabilités et à retourner vivant à la maison.
Quand je parlais de mes peurs, j’avais mes privilèges à l’esprit : une veste exhibant mon statut d’observatrice, le soutien du bureau d’EAPPI et un passeport britannique.

Mes peurs n’étaient rien comparées à celles de beaucoup d’Israéliens et de Palestiniens qui sont atteints par le conflit.

À Wadi Rahal, un village de 1 000 habitants près de Bethléem, chaque personne est apparentée. On respire une atmosphère familiale en marchant dans les rues. Là vous pouvez mesurer l’illégalité de la colonie israélienne d’Efrat, distante de 50 mètres de l’orée du village. La route future du « mur de séparation » va couper les villageois de leurs terres cultivées et se trouvera à peu de mètres de l’école communale.

Il y a quelques années, les jeunes de Wadi Rahal lancèrent un comité de résistance populaire. Chaque jour, les villageois priaient et protestaient dans les terres dont ils vont être expropriés. Ils ont été rejoints par des internationaux et des militants pacifistes israéliens. Ana, un étudiant de Wadi Rahal, était reconnaissante de ce soutien : « je n’oublierai jamais la solidarité des Israéliens avec nous. Ils sont souvent venus depuis Tel-Aviv pour nous aider. »

Récemment, ces protestations ont cessées. Le Personnel de la force privée de sécurité d’Efrat a dit au groupe que s’ils ne cessaient pas leurs activités, ils feront révoquer tous les permis de travail en Israël des villageois.

Ana ne l’a pas vécu comme un échec. Il précise que cette menace prouve à l’évidence l’impact de leur campagne : « quelques personnes disent que la résistance populaire est inefficace, mais je leur réponds pourquoi venir et parler avec nous si ça ne change rien ? » Tandis que les protestations de Wadi Rahal sont suspendues, des gens de la commune se rendent aux protestations qui se tiennent dans les villages environnants.

À Sdérot, ville israélienne toute proche de la bande de Gaza, j’ai rencontré Roni, une dame juive israélienne. Elle me parla de l’aliénation émanant de sa famille qu’elle a ressentie après avoir rejoint un groupe militant – composé de membres israéliens et gazaouis – qui cherchait des actions nonviolentes créatives afin de promouvoir l’espoir dans la région. Pendant qu’elle partageait cette impression de crainte et de panique (son petit fils a été blessé par un tir de rocket venant de Gaza), elle déclarait qu’elle ne pouvait pas les laisser l’aveugler.

Ces peurs – les conséquences de la perte de votre permis de travail, ou étrangement celles provenant de votre famille – restent tangibles et débilitantes. Ma vie à Bethléem n’a rien été de tel. Bien que troublée, j’ai pu rester avec des choses sur lesquelles j’ai pu témoigner, j’ai essayé de mettre ces peurs en perspective, proche des craintes qu’affrontent les militants de Wadi Rahal ou Roni à Sdérot.

Aussi, pour répondre aux peurs que j’ai éprouvées en vivant dans la bande de Gaza, j’ai utilisé trois outils, qui n’apportent aucun moyen nouveau, mais qui sont très puissants:

  • Relativiser les choses par une mise en perspective (à la fois par le contact avec les personnes à l’extérieur de la situation et à travers des comparaisons avec les peurs de celles et ceux qui vivent sous l’occupation),
  • Chercher constamment l’humanité dans les autres,
  • Câliner la solidarité de celles et ceux qui me sont proches.
  • Voila les leçons que j’essaye d’en tirer pour mon travail futur.

    Hannah Brock
    (traduit par René Burget)

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